- Près des deux tiers (65%) des Africains ont été favorables à l’autofinancement du développement de leur pays, tandis que 30% ont estimé que leur gouvernement devrait recourir à des financements extérieurs.
- Cette préférence pour l’autofinancement a varié fortement de 83% au Gabon à 42% au Cabo Verde, de 76% en Afrique Centrale à 60% en Afrique Australe, et de 71% en Afrique francophone à 48% en Afrique lusophone.
- Plus de la moitié (55%) des Africains ont considéré que les bailleurs devraient laisser les gouvernements nationaux décider eux-mêmes de l’utilisation des prêts ou de l’aide reçue.
- Cette opinion a varié de 73% au Sénégal à 37% en Sierra Leone, de 63% en Afrique du Nord à 49% en Afrique Australe, et de 61% en Afrique francophone à 51% en Afrique lusophone.
- La moitié (51%) des Africains ont estimé que les bailleurs ne devraient pas interférer dans la gouvernance démocratique ou la promotion des droits humains à travers les conditions liées aux prêts ou à l’aide. Toutefois, 46% d’entre eux pensent que les bailleurs devraient imposer des exigences strictes pour garantir le respect de la démocratie et des droits humains.
- Le soutien à l’autonomie des gouvernements dans la gouvernance démocratique et la promotion des droits humains a varié de 69% au Sénégal à 30% en Eswatini, de 58% en Afrique du Nord à 45% en Afrique Australe, et de 56% en Afrique francophone à 44% en Afrique lusophone.
- La perception d’une influence économique et politique négative de l’ancienne puissance coloniale, ainsi que l’attachement à l’identité nationale au détriment de l’appartenance ethnique, constituent les meilleurs prédicteurs du soutien à un modèle de développement fondé sur les ressources internes. En revanche, la perception d’une influence négative de la super puissance régionale tend à réduire cette préférence.
- La qualité perçue de la gestion économique du gouvernement apparaît comme un facteur déterminant dans l’adhésion à la non-interférence des bailleurs dans la gestion des prêts et aides. A l’inverse, la perception de corruption au sein de la Présidence réduit le soutien à l’autonomie du gouvernement dans la gestion des fonds sans supervision extérieure.

Les débats autour de l’aide publique au développement (APD) ont récemment retrouvé une intensité particulière à la suite de la dissolution de l’Agence Américaine pour le Développement International (USAID), alors qu’elle représentait à elle seule plus de 40% de l’aide humanitaire mondiale en 2024 (Diacre, Laroche, & Pelpel, 2025). Deux mois plus tôt, le Millennium Challenge Corporation avait connu le même sort (Cabrillac, Boussichas, & Pugnet, 2025). Ces décisions ont provoqué des conséquences concrètes dans de nombreux pays bénéficiaires : suspension de financements pour la santé, l’éducation et les infrastructures ; interruption de projets en cours ; perte de partenaires de mise en œuvre fiables ; et incertitude croissante quant à la pérennité de la coopération internationale.
L’APD, dont l’objectif initial est de favoriser le progrès économique et social des pays en développement, fait depuis plusieurs décennies l’objet de critiques profondes (Organisation de Coopération et de Développement Economique, s.d.). Certains estiment qu’elle entretient un cercle vicieux de dépendance, freine l’innovation locale et alimente la corruption, transformant ainsi les gouvernements africains en gestionnaires de ressources extérieures plutôt qu’en acteurs autonomes du développement (Moyo & Myers, 2009). Si certaines études démontrent des effets positifs de l’aide à l’échelle microéconomique, la majorité des travaux concluent à un impact limité, voire nul, sur la croissance économique des pays bénéficiaires (Arndt, Jones, & Tarp, 2010).
Au-delà de ces critiques, l’APD constitue aussi un instrument géopolitique et culturel au service des pays donateurs. Historiquement, elle a servi de levier pour contenir le communisme durant la guerre froide, tout en permettant aux anciennes puissances coloniales de maintenir leur influence sur leurs ex-colonies (Eddé, 2021). Après la chute du mur de Berlin, les conditionnalités se sont progressivement élargies pour inclure des valeurs sociétales occidentales telles que la gouvernance démocratique, les droits humains, la protection de l’environnement ou encore les questions de genre (Tujan Jr. & De Ceukelaire, 2008 ; Sadio, 2019). Le discours de La Baule prononcé en 1990 par François Mitterrand en demeure emblématique. Il conditionnait l’aide française à la démocratisation politique en Afrique. Plus récemment, Emmanuel Macron a évoqué la possibilité de lier l’aide française à des politiques migratoires « responsables », démarche concrétisée dès 2006 par la signature d’accords bilatéraux de gestion migratoire avec plusieurs pays africains (Ponchelet, 2023 ; Sadio, 2019). En juillet 2023, l’Union Européenne a également signé un accord de 162 millions de dollars américains avec la Tunisie pour renforcer le contrôle de l’immigration clandestine (Regnaud, 2024).
Par ailleurs, l’APD a aussi permis aux anciennes puissances coloniales de conserver une position dominante grâce aux relations économiques privilégiées et parfois exclusives entre leurs entreprises et les Etats africains, comme l’ont illustré les cas du Gabon ou du Congo Brazzaville avec les firmes françaises (Eddé, 2021).
Cependant, l’émergence de nouveaux acteurs non occidentaux, tels que la Chine, la Turquie, les pays du Golfe ou encore l’Inde, redéfinit aujourd’hui les logiques de l’APD (Capdepuy, 2023). Ces acteurs, en proposant des aides sans conditionnalités politiques, offrent une marge de manœuvre accrue aux pays africains et remettent en cause le modèle traditionnel de l’aide fondé sur des conditionnalités lourdes.
Face à la contraction de l’APD et à la volatilité des financements extérieurs, plusieurs pays africains explorent aujourd’hui de nouvelles voies de mobilisation des ressources internes et régionales.
Dans l’espace de l’Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine, le recours au marché financier régional est désormais un instrument de financement public structurant. Depuis la première émission obligataire de la Côte d’Ivoire en 1999 (environ 50 millions de dollars américains), ce mécanisme a gagné en maturité et en crédibilité. En 2025, le Sénégal a ainsi réalisé une levée record d’environ 675 millions de dollars américains, confirmant la profondeur et la capacité d’absorption du marché régional (Bourse Régionale des Valeurs Mobilières, 2025).
Les transferts de fonds, même sous-exploités et principalement orientés vers la consommation, permettent de financer des projets. Les diasporas de la vallée du fleuve Sénégal, par exemple, financent par le biais d’associations diasporiques des infrastructures de base et des projets de développement (Tchouassi, 2011; Kéita, 2013).
Par ailleurs, les levées de fonds internes constituent un levier complémentaire, permettant de stimuler la participation citoyenne au développement. L’exemple du Grand Barrage de la Renaissance éthiopienne, financé à 91% par une banque locale et à 9% par la population via des obligations et dons (Zekarias, 2025), illustre la faisabilité et la portée symbolique de ce type d’approche.
Ainsi, dans un contexte de retrait des acteurs occidentaux majeurs et de recomposition du paysage de la coopération internationale, il devient crucial de repenser les fondements, les conditionnalités et les finalités mêmes de l’aide publique au développement. La question centrale qui se pose désormais est la suivante : Comment redéfinir un modèle d’aide plus équitable, fondé sur la coresponsabilité, la transparence et l’autonomie des pays partenaires ?
En l’absence dans les rounds plus récents d’Afrobarometer des questions permettant d’aborder cette thématique, nous mobilisons les données des enquêtes du Round 8 pour examiner les perceptions des Africains sur les prêts ou aides au développement et identifier les facteurs associés au rejet de ces mécanismes de financement et des conditionnalités qui les accompagnent à l’aune de ces nouveaux équilibres.
Les résultats révèlent une forte préférence des Africains pour un modèle de développement fondé sur les ressources internes, avec une majorité soutenant l’autofinancement plutôt que le recours aux financements extérieurs.
Cette aspiration à l’autonomie s’accompagne d’un attachement majoritaire à la souveraineté des gouvernements dans la gestion de l’aide et des prêts. Les opinions restent partagées sur la nécessité de conditionnalités imposées par les bailleurs concernant les décisions liées à la démocratie et aux droits humains.
Toutefois, ces attitudes varient sensiblement selon les pays et les régions, traduisant des contextes politiques et historiques différenciés. Les perceptions d’influences extérieures, notamment celles des anciennes puissances coloniales, ainsi que le sentiment d’identité nationale, renforcent le soutien à l’autofinancement. Par ailleurs, la qualité perçue de la gouvernance économique et le niveau de corruption influencent fortement l’adhésion à l’autonomie des gouvernements dans la gestion des ressources sans supervision extérieure.