- En moyenne à travers les 38 pays sondés, la santé est considérée comme le problème le plus important que les Africains souhaitent voir leurs gouvernements résoudre, dépassant le chômage en tête des priorités politiques des citoyens pour la première fois depuis au moins une décennie.
- Sept Africains sur 10 (70%) estiment que leurs gouvernements devraient garantir à tous les citoyens l’accès à des soins de santé adéquats, même si cela implique une hausse des impôts.
- Parmi les Africains ayant eu recours au service d’un hôpital public au cours de l’année écoulée : o La moitié (51%) déclarent qu’il leur a été « difficile » ou « très difficile » d’obtenir les soins dont ils avaient besoin. o Presque deux tiers (63%) affirment que les coûts élevés les ont empêchés d’obtenir les soins ou les médicaments dont ils avaient besoin. o La majorité ont fait état d'une série d'autres problèmes, notamment de longs délais d'attente (79%), un manque de médicaments ou d'autres matériels (71%), des installations en mauvais état (58%) et/ou l'absence de médecins ou d'autres membres du personnel médical (56%).
- Presque deux tiers (65%) des Africains déclarent qu'eux-mêmes ou un membre de leur famille ont manqué de soins médicaux ou de médicaments au cours de l'année écoulée, dont 26% qui affirment que cette situation s'est produite « plusieurs fois » ou « toujours ».
- En moyenne à travers 36 pays, la plupart des citoyens (79%) déclarent ne bénéficier d'aucune forme de couverture d'assurance maladie. o Les raisons les plus courantes pour lesquelles les gens ne bénéficient pas d’une couverture médicale sont qu’ils n’en ont pas les moyens (35%), qu’ils ne connaissent pas les régimes d’assurance maladie disponibles (33%) et qu’ils trouvent les procédures d’adhésion compliquées (11%).
- Plus de la moitié (53%) des Africains déclarent s’inquiéter « beaucoup » à l’idée que, s’ils tombaient malades ou si un membre de leur famille tombait malade, ils ne pourraient pas obtenir ou payer les soins médicaux nécessaires. Plus du tiers (35%) déclarent s’en inquiéter « quelque peu » ou « un peu ».
- Moins de la moitié (45%) des Africains estiment que leur gouvernement affiche une performance « plutôt bonne » ou « très bonne » en matière d'amélioration des services de santé de base, même si les appréciations varient considérablement d'un pays à l'autre.

Depuis la pandémie de la COVID-19, les gouvernements africains ont été contraints de réévaluer la meilleure manière de préserver les acquis en matière de santé publique, tout en garantissant des soins équitables et fiables. Ces réévaluations s’inscrivent dans un contexte marqué par des réalignements géopolitiques, un resserrement de la marge de manœuvre budgétaire et des attentes croissantes des citoyens en matière de qualité des services publics.
Ces pressions se sont intensifiées en 2025 avec la dissolution de l’Agence des Etats-Unis pour le Développement International (USAID) et l’annulation de grands programmes de santé financés par des fonds étrangers, démantelant de fait l’un des piliers du soutien aux systèmes de santé en Afrique.
Plus de deux décennies durant, l’USAID a constitué le pilier opérationnel du President’s Emergency Plan for AIDS Relief (PEPFAR), mettant en œuvre la vision stratégique de cette initiative à travers les hôpitaux, les chaînes d’approvisionnement, les programmes communautaires et les infrastructures des systèmes de santé qui ont soutenu une grande partie de la riposte au VIH en Afrique (KFF, 2025). Le démantèlement de l’USAID a plongé dans une profonde incertitude et a marqué l’affaiblissement des mécanismes institutionnels qui avait soutenu les progrès en matière de prévention et de traitement du VIH sur l’ensemble du continent (ONUSIDA, 2025). Bien qu’une dérogation temporaire accordée par le gouvernement américain ait permis de maintenir l’approvisionnement en médicaments antirétroviraux essentiels, les estimations disponibles indiquent qu’environ 65% des financements du PEPFAR gérés par l’USAID ont été résiliées ou laissées en suspens, exposant ainsi des millions de bénéficiaires à travers l’Afrique subsaharienne (Godbole, 2025 ; KFF,2025).
D’autres donateurs n’ont pas comblé les lacunes laissées par le retrait des Etats-Unis, et en effet, l’aide au développement dans le domaine de la santé se contracte dans tous les secteurs (Apeagyei et al., 2025).
Surtout, le choc subi par les programmes de lutte contre le VIH/SIDA a eu des répercussions bien au-delà du secteur du VIH, mettant en évidence les vulnérabilités systémiques des systèmes de santé. Les infrastructures, les chaînes d’approvisionnement et les systèmes de ressources humaines initialement mis en place autour du PEPFAR étaient devenus des éléments essentiels des soins de santé primaires dans plusieurs pays. L’effondrement de ces plateformes a eu des répercussions immédiates et de grande ampleur : pénuries de médicaments, ruptures dans les chaînes d’approvisionnement, perturbations au niveau du personnel et aggravation des inégalités dans l’accès aux soins (Cullinan, 2025). Ces conséquences, documentées par Médecins Sans Frontières (2025) et reprises dans les rapports des ministères nationaux de la santé, indiquent une déstabilisation plus large des fondements du système de santé sur lesquels de nombreux pays africains s’appuient depuis 2000.
La réduction de l’aide sanitaire a, dans certains cas, renforcé les ambitions de réduction de la dépendance à l’égard du soutien international (Pate & Duneton, 2025). Dans le même temps, les contraintes budgétaires persistantes ont affaibli la capacité des gouvernements africains à amortir le choc. Au cours des trois dernières années, des grèves récurrentes du personnel de santé et des perturbations des services ont été observées en Afrique du Sud (Al Jazeera, 2023), en Ouganda (Abet, 2024), au Kenya (Reuters, 2024) et en Ethiopie (Human Rights Watch, 2025), le personnel de première ligne protestant contre le non-paiement des primes et la détérioration des conditions de travail. En août 2025, le Botswana a déclaré une urgence sanitaire publique après l’effondrement de sa chaîne d’approvisionnement médicale nationale, forçant l’armée à distribuer les rares médicaments disponibles dans les principaux hôpitaux (Al Jazeera, 2025). En Zambie, les révélations concernant des vols généralisés de médicaments offerts ont conduit le gouvernement américain à suspendre une aide sanitaire de 50 millions de dollars et ont donné lieu à des audits judiciaires (Ambassade des Etats-Unis en Zambie, 2025).
Prises ensemble, les incertitudes externes et les contraintes budgétaires internes ont aggravé les failles dans la résilience des systèmes de santé, soulignant ainsi l’urgence de repenser l’architecture du financement de la santé en Afrique. Partout sur le continent, des réformes et des initiatives visant à instaurer la couverture sanitaire universelle sont en cours. Au Ghana, le gouvernement a porté le financement du Régime National d’Assurance Maladie de 5,9 milliards GH¢ en 2024 à 9,8 milliards GH¢ en 2025 (Ministère Ghanéen des Finances et de la Planification Economique, 2025a, b), et le nombre d’adhérents atteignait environ 18 millions à la mi-2025, bien que les chiffres officiels varient selon les sources gouvernementales (Ghana National Health Insurance Authority, 2025). Au Kenya, le Fonds National d’Assurance Santé a également fait l’objet de réformes majeures, notamment l’élargissement des prestations, la mise en place de régimes pour les fonctionnaires et l’instauration de mécanismes de subvention. Cela dit, l’adhésion à l’assurance maladie sociale formelle reste limitée : En 2023, seuls 17% de la population étaient couverts, soit à peine 27% des travailleurs du secteur informel (Nungo, Filippon, & Russo, 2024). Au Nigéria, l’adoption de la loi de 2022 sur l’Autorité Nationale de l’Assurance Maladie et le déploiement de son plan de mise en œuvre entre 2023 et 2025 ont marqué un tournant politique important vers une couverture maladie obligatoire pour tous les résidents (Ilesanmi, Afolabi, & Adeoya, 2023). Remplaçant un modèle volontaire, cette loi prévoit un système unifié qui mutualise les risques entre les régimes fédéraux, étatiques et privés. Pourtant, malgré cette dynamique de réforme, le taux de pénétration de l’assurance au Nigéria reste extrêmement faible : Moins de 5% des Nigérians sont couverts, et environ 70% des ménages continuent de payer leurs frais médicaux de leur poche (Okechukwu, Iseolorunkanmi, & Adeloye, 2024).
Parallèlement, les initiatives visant à réduire la dépendance, à renforcer l’appropriation et le leadership locaux et à améliorer la coordination entre les acteurs de la santé se multiplient – de l’Agenda de Lusaka (Future of Global Health Initiatives, 2024) et du Nouvel Ordre de Santé Publique pour l’Afrique (CDC Afrique, 2023) au Accra Reset (2026). Ce développement se traduit notamment par la mise en place de pôles de production de vaccins au Sénégal, en Afrique du Sud et en Egypte, illustrant l’ambition croissante de l’Afrique de localiser les chaînes d’approvisionnement et de renforcer sa souveraineté sanitaire (Organisation Mondiale de la Santé, 2021 ; Abdullahi et al., 2025). Parallèlement, les innovations en matière de santé numérique – de la santé mobile aux plateformes de suivi basées sur les données – commencent à combler les lacunes laissées par le retrait des programmes des bailleurs de fonds, même si leur impact reste inégal (Ahmed et al., 2025 ; Qoseem et al., 2024). L’impact des nouveaux accords bilatéraux de santé conclus par les Etats-Unis avec plus de 20 pays africains, fondés sur la Stratégie Mondiale de Santé « America First », reste également à voir (KFF, 2026).
Dans ce contexte évolutif du secteur de la santé, nous nous appuyons sur les données d’enquête d’Afrobarometer pour examiner comment les Africains ordinaires perçoivent leurs systèmes de santé en pleine transition.
A travers les 38 pays sondés entre janvier 2024 et septembre 2025, les Africains placent la santé en tête des enjeux politiques auxquels ils souhaitent que leurs gouvernements s’attaquent, détrônant ainsi le chômage. En effet, pas moins de sept Africains sur 10 estiment que leurs gouvernements devraient garantir à tous les citoyens l’accès à des soins de santé adéquats, même si cela implique une hausse des impôts.
Dans la pratique, la persistance des difficultés liées au financement et à la prestation des services dans le secteur de la santé continue d’avoir des répercussions négatives sur les citoyens. La plupart des Africains se disent inquiets quant à leur capacité à obtenir et à payer les soins médicaux dont ils ont besoin. Parmi les répondants qui ont eu recours à un hôpital ou à un dispensaire public au cours des 12 derniers mois, nombreux font état de difficultés d’accès aux soins médicaux et évoquent la pénurie de matériel médical, les longs délais d’attente et les coûts élevés.
Dans l’ensemble, ces données révèlent un continent en pleine mutation. Alors que les piliers traditionnels du financement des soins de santé provenant de sources extérieures s’effritent et que la marge de manœuvre budgétaire se réduit, les gouvernements africains sont confrontés à la tâche urgente d’aligner leurs ambitions politiques sur leurs capacités institutionnelles. Pourtant, le principal enseignement à tirer de cette transition en cours est que la résilience des systèmes de santé doit tenir compte des réalités vécues par les citoyens.
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